Grand entretien avec… François Chimits, responsable de projets Europe à l’Institut Montaigne & Pierre-François Le Louet, co-président de l’UFIMH et vice-président d’IFM ALUMNI.
Comment diriger une marque de mode dans un contexte politique incertain ?
Les Rencontres de Faverolles organisées par IFM Alumni ont réuni, le 13 septembre dernier, plus de 400 professionnels pour penser l’avenir du secteur. Echanges avec des experts internationaux, partages d’expériences entre créateurs et dirigeants d’entreprises… Le point avec François Chimits et Pierre-François Le Louêt sur les leçons à tirer de cette journée pour mieux comprendre les soubresauts du monde, et protéger la pérennité de nos entreprises.
1/ Comment définissez vous le contexte politique du moment, et quelles en sont les conséquences pour le secteur ?
FC Nous vivons une période d’extraordinaire instabilité en matière de politique économique à l’international, ce qui entraine nos entreprises dans une dynamique d’Incertitude sur la quasi-totalité des marchés à l’export. Ceci s’explique par deux phénomènes. Le premier est la politique américaine de Donald Trump qui signe le retour d’un protectionnisme sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi le goût d’un président pour l’Incertitude. Cette instabilité orchestrée lui permet de se positionner au cœur de l’actualité et dans la lumière, dans un rôle de dealmaker-clé pour
la marche du monde. Ceci se double d’un autre mouvement, déjà à l’œuvre avant l’ère Trump et certainement plus durable que lui. Les États-Unis sont à l’évidence moins ouverts sur le monde et moins enclins à endosser le rôle de gendarme de celui-ci. Ce désengagement, même partiel, remet en question la sécurité des européens, a fortiori dans un monde plus instable.
PFLL L’instabilité touche également notre pays avec une succession de gouvernements assez inédite. Toutefois, l’ensemble du spectre politique a récemment pris conscience de l’urgence d’agir. Le parlement a voté à l’unanimité la loi visant à réduire l’impact environnemental de la mode, ce dont nous nous réjouissons. Nous attendons dans les jours qui viennent l’avis de la commission européenne avant de réunir une commission mixte paritaire qui statuera sur le texte définitif.
2/ Ceci vaut pour les Etats-Unis mais l’autre grand facteur d’incertitude est la Chine….
FC C’est tout à fait juste et, contrairement à une Maison Blanche qui met en scène la furie Trumpienne, le pouvoir chinois cherche à masquer la réalité de ses stratégies et de ses ambitions. Depuis l’avènement de Xi Jinping, le système économique est totalement orienté vers le développement de sa base techno-industrielle. La consommation domestique n’est plus une priorité et ne suit pas. Le décalage entre des investissements massifs et une consommation qui patine entraine des surcapacités massives qui viennent inonder le marché mondial. La conjonction des déréglements de ces deux géants déstabilise profondément la mondialisation dans son ensemble et les acteurs européens en particulier. On peut considérer que si Trump est une forme de tempête sur la mondialisation, la Chine de Xi en est le changement climatique.
PFLL Les plateformes chinoises inondent en effet le marché de leurs produits causant une crise économique, environnementale et sociale importante en Europe. Cela ne peut pas durer. La Chine a des ambitions très fortes concernant la réduction de son impact carbone et, plus généralement, a pris conscience que sa production devait être plus en accord avec le respect de l’environnement. La réduction des importations d’habillement à bas prix pourrait lui permettre d’atteindre ses objectifs. Nous devons l’aider à prendre conscience de cette nécessité.
3/ Face à ces interrogations, comment les entreprises peuvent-elles réagir ?
FC La meilleure attitude face à l’incertitude, c’est l’agilité. Une capacité d’organisation et de prise de décisions rapide ; une capacité de transgression des silos traditionnels de décisions. Ceux-ci doivent évidemment être maintenus pour la marche habituelle des affaires, mais doivent se voir adjoindre des canaux de décisions et de communication d’urgence pour favoriser la réactivité. L’autre clé de cette agilité, c’est l’information. Il est indispensable d’investir dans la capacité à collecter et analyser l’information, ce qui impose une veille de qualité. Par ailleurs, il est essentiel, dans la mesure du possible, de diversifier à la fois ces marchés et ces approvisionnements.
PFLL Malgré ce contexte extrêmement difficile, la singularité et la désirabilité des marques françaises continuent d’être un de nos atouts majeurs. Des marques souffrent, d’autres continuent heureusement de bien se porter. Toutes sont engagées dans une transformation profonde de leur modèle pour qu’il soit plus en phase avec les attentes sociales des consommateurs et le respect de l’environnement. Nous sommes fiers de ces valeurs qui sont des piliers du succès de nos marques et nous continuerons à les défendre.
4/ Dans un tel contexte, comment penser demain ?
FC Il importe de ne pas céder au pessimisme tout en acceptant, avec lucidité, que le monde offre désormais – et sans doute durablement- plus de défis que d’opportunités. Face à cela, il faut investir avant tout dans ses capacités internes à y faire face. J’insiste une fois de plus sur ces dimensions d’agilité et de diversification. Lorsqu’on observe la marche des entreprises dans différents secteurs, on constate que ce sont les deux grands facteurs de succès, ou en tout cas de sur-performance, dans ces périodes de volatilité. On doit donc apprendre à riposter au plus vite, tout en élaborant des stratégies sur le temps long.
PFLL La mode, c’est avant tout la création et ce moteur créatif n’est pas prêt de s’arrêter. Notre industrie est aux avant-postes de la modernité, elle montre la voie à des dizaines d’autres industries. Ce que nous vivons est très difficile mais ce n’est pas la première fois ni la dernière que nous vivons des crises. L’agilité est dans nos veines et nous sommes mieux armés que d’autres pour faire face à ce nouvel environnement parfois hostile.
Quelles sont ces stratégies ?
FC La principale est de se tourner vers d’autres marchés, même si les Etats-Unis offrent encore des opportunités à exploiter. Il existe un certain nombre de pays qui partagent notre préférence pour une marche du monde plus stable et qui, par ailleurs, s’inscrivent dans de vraies dynamiques de croissance. Je pense au Moyen-Orient, aux marchés encore émergents d’Asie du Sud-Est, à l’Inde et à l’Amérique du Sud où certains acteurs, notamment le Brésil, performent plutôt bien. Ces marchés n’ont pas encore une taille suffisante pour se substituer aux deux acteurs évoqués précédemment, mais ils offrent des perspectives de développement à court terme et des réelles possibilités d’expansion à long terme, grâce notamment à leur démographie.
PFLL Avec le soutien du DEFI, nos fédérations sont extrêmement actives à l’international et ne cessent d’innover en proposant de nouveaux formats, de nouveaux territoires à découvrir. Les acteurs de la mode française ne doivent pas hésiter à se rapprocher des équipes internationales de nos fédérations. Elles les guideront dans la conquête de ces nouvelles opportunités…
Un univers qui connaît un succès jamais démenti. Comment avez-vous pensé votre développement ?
Dès le début, nous avons choisi un modèle de fabrication en précommande, ce qui nous permet d’optimiser les volumes, les stocks, et donc les coûts. Nous avons décidé de nous faire connaître à travers les salons, tissant des liens forts avec nos clients et partenaires à qui nous pré-vendions nos collections. Nous avons créé notre site de vente en 2017, une fois la marque déjà installée et nous avons ouvert ensuite une première boutique dans le 11ème arrondissement à Paris. Nos secteurs d'activité sont équilibrés : le prêt à porter représente un peu plus de 40% de notre CA, les accessoires textiles 45% et l’univers maison 15%.
Nous avons réussi à organiser notre croissance sans lever de fonds, dans un modèle d’autofinancement. Nous employons désormais une dizaine de salariés et si la France reste l’un de nos plus grands marchés, nous sommes très présents à l’international, en Europe (Belgique suisse, Espagne), aux Etats-Unis, en Australie et en Asie (Japon, Corée, Taïwan).
Nous sommes également très fières d’être distribuées dans des lieux prestigieux, notamment des boutiques de musée comme le MoMA à New York. Et même si nous avons pour règle de ne pas divulguer notre chiffre d’affaires, nous pouvons dire que nous connaissons une croissance continue.
Quels sont vos projets pour les prochaines années ?
Nous savourons le privilège d’être indépendantes, ce qui nous permet de gérer notre croissance comme nous l’entendons. Notre objectif est aujourd’hui de nous développer en matière de création mais également en termes de business, notamment dans les territoires où nous ne sommes pas encore, comme le reste de l’Asie.
Nous allons poursuivre notre développement de façon raisonnée, avec une vraie réflexion stratégique. Les fédérations membres de l’UFIMH, et notamment la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin - FFPAPF - nous sont pour cela très précieuses. Nous avons déjà participé au programme Talents, nous avons été coachées par les équipes qui nous ont confortées dans certains choix, et ciblé des points à optimiser. Nous bénéficions d’aides pour participer à des salons internationaux, d’un accompagnement RSE et d’un budget pour optimiser notre développement digital. Un soutien global qui a indéniablement constitué un levier d'accélération pour notre entreprise…
Mapoésie est membre de la Fédération du Prêt-à-Porter Féminin affiliée à l’UFIMH.
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