Réparabilité & réparation : un enjeu majeur de l’économie circulaire de l’habillement

15 juillet 2026

Pour les façonniers français, la création de service de réparation peut constituer une piste précieuse de développement, dans le cadre impulsé par la loi AGEC. Menée par la Maison des Savoir-Faire et de la Création (affiliée à l’UFIMH), une enquête fait le point sur les différents atouts de la démarche.

« Depuis le vote de la loi AGEC, les marques ont tout intérêt à intégrer des services de réparation pour répondre aux attentes des consommateurs et promouvoir la durabilité de leurs produits” assure Myriam Mentfakh, fondatrice de LeLabPlus. La réparabilité et la réparation doivent devenir des piliers de l’industrie textile et un gage de qualité pour les consommateurs ».

Créé en 2012 à Ivry-sur-Seine, LeLabPlus s’est repositionné depuis 2020 en un bureau d’études et atelier de production textile autour du 100% Made in France. Myriam Mentfakh y a ouvert, il y a trois ans, un atelier de revalorisation et réparation. Et elle n’est pas la seule à être consciente de l’intérêt majeur de ce dispositif que ce soit en BtoB ou en BtoC.

Côté BtoB, la plateforme de mise en relation de la Maison des Savoir-Faire et de la Création a ajouté dès 2024 un nouveau critère que les fabricants peuvent intégrer dans leur fiche entreprise, signalant aux donneurs d’ordre leur capacité à effectuer des travaux de réparation.

Une nouvelle vie pour les vêtements endommagés

Côté BtoC, les initiatives fleurissent pour permettre au grand public de donner à leurs vêtements abimés une nouvelle chance. Des plateformes en ligne comme Tilli, qui a récemment intégré Reekom, l’expert français de la rénovation textile, avec un réseau de 500 artisans hexagonaux ou Les Réparables, disposant de deux ateliers en France, prennent ainsi en charge des articles textiles à réparer sur tout le territoire. Save Your Wardrobe, lauréate mi-2023 du Grand Prix des start-ups LVMH, répond, elle, aux besoins de marques premium et luxe. Elle met en place sur leurs sites e-commerce ou en magasin, des services de réparation grâce à son réseau d’ateliers partenaires.

Mais le véritable coup de pouce a été le lancement fin 2023, du bonus réparation. Impulsé par l’éco-organisme ReFashion, mis en place par la filière TLC (Textiles, Linge de maison et Chaussures), le dispositif permet aux consommateurs de bénéficier de remises sur les prestations effectuées chez des réparateurs agréés. L’entreprise ESS (Economie Sociale et Solidaire) 13 A’tipik, fondée en 2011 par Sahouda Maallem à Marseille, est ainsi agréée par Refashion pour son activité de réparation depuis novembre 2023. Cet atelier d’insertion est d’abord spécialisé dans le réemploi et la revalorisation des vêtements et accessoires textiles. « La réparation n’est pas notre cœur de métier mais nous avons toujours rendu service dans le quartier, explique Sahouda Maallem. Installés dans une rue passante, nous disposons d’une vitrine où nous indiquions que nous faisions de la retouche. Nous signalons désormais que nous pouvons faire bénéficier du bonus réparation”.

Un bonus réparation pour inciter à de nouvelles pratiques.

Très légèrement accrue grâce à ce bonus (utilisé pour environ deux commandes sur cinq), la réparation représentait environ 10% de son activité en 2024, contre 80 % pour la revalorisation des déchets via l’upcycling des vêtements et 10% pour la fabrication de collections capsules pour des marques. Mais tout en restant axé sur la revalorisation textile, 13 A’tipik se donne les moyens de répondre aux besoins croissants de la réparation.

Pour faire connaître cette prestation, outre des communications régulières via les réseaux sociaux, 13 A’tipik a notamment participé aux journées de Refashion Academy à Marseille. “Au sein de kiosques aménagés sur la place du Général de Gaulle, nous avons appris au grand public à utiliser une machine à coudre pour réparer un vêtement”, explique Sahouda Maallem. Cette mission est également menée chaque mardi matin par 13 A’tipik, lors des ateliers grand public “Repar’Café” dans son espace hub, équipé de machines à coudre, initialement ouvert à la location aux créateurs. Une dizaine de personnes venues avec un vêtement abîmé sont ainsi accueillies par l’équipe dédiée qui les initie à la réparation.

Dans le cadre d’un projet financé par la métropole, la formule s’est s’intensifiée en 2025, avec deux, voire trois ateliers hebdomadaires. “À chaque fois, nous demanderons au participant d’apporter, outre le vêtement à réparer, au moins une autre pièce dont il veut se séparer. Nous la récupérerons pour nos autres missions de revalorisation”, explique Sahouda Maallem. Elle insiste sur l’importance de sa mission à Marseille dans la gestion de leurs déchets textiles avec plus de 3 kg déposés par an dans les ordures ménagères, contre 2,4 kg à l’échelle nationale.

Un travail de sensibilisation nécessaire sur le temps long.

Sahouda Maallem admet que les “demandes de réparation évoluent doucement”, avec “encore beaucoup de travail à faire pour sensibiliser le grand public”. Pourtant, ses clients sont “généralement très contents” de prestations qui, grâce aux bonus, leur permettent de redonner vie à moindre coût à des vêtements payés plus cher et auxquels ils tiennent. “Certains clients sont de grands fidèles. L’un d’entre eux est même venu au moins une dizaine de fois pour réparer le même jean !”.

Comme Sahouda, Myriam Mentfakh (LeLabPlus) est persuadée de la nécessité de développer la réparation en France. “ReFashion a initié un mouvement positif avec le label de réparation, mais cela reste insuffisant. Pour que cela soit viable et rentable, il faut mettre en place des cellules de réparation centralisées où les marques pourront diriger les produits qu’elles auront récupérés”, assure-t-elle. “La réparation ne fonctionnera que si les marques l’intègrent à leur circuit de vente. Cela permettra de renforcer la fidélisation, mais aussi d’ancrer durablement des pratiques plus responsables dans l’industrie textile ».

Sa démonstration s’appuie sur son expérience. LeLabPlus a démarré son activité de réparation en BtoB au service de maisons premium, puis a amorcé, en 2021, le BtoBtoC avec le Slip Français, “marque très engagée” qui lui a renvoyé des produits à réparer des clients (par exemple en changeant leurs élastiques). Quand ReFashion a impulsé le bonus réparation, LeLabPlus s’est naturellement engagé dans la réparation BtoC. “La structure reçoit des produits à forte valeur ajoutée, des vêtements avec de l’affectif ou des pièces achetées cher. Nous n’avons jamais réparé des vêtements achetés sur des plateformes telles que Shein ou Temu !”, observe Myriam Mentfakh.

Mais la réparation reste aujourd’hui encore peu significative en chiffre d’affaires pour LeLabPlus. “Ce n’est pas encore un modèle viable pour nous, souligne la dirigeante. Le grand public ne va généralement pas dans les usines mais chez les retoucheurs pour faire réparer ses articles. En tant que PME engagée, nous avons besoin de garantir la rentabilité de nos actions. C’est pourquoi il est essentiel de co-construire avec les marques la réparation de demain”.

L’idée de Myriam Mentfakh pour y parvenir ? “Il commence à y avoir des plateformes de gestion, mais le software ne suffit pas. Il faut aussi des cellules de réparation structurées avec les marques pour avoir une traçabilité complète des process”. Elle avance plusieurs arguments : “quand une marque oriente ses produits vers un retoucheur, même labellisé, il est indispensable de s’assurer que le prestataire comprenne la demande du client, qu’il respecte le cahier des charges et les standards de qualité de la marque. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un résultat qui déçoit, surtout pour des produits techniques ou haut de gamme« .

Responsabilité et réparation, la base d’un dialogue avec le client.

“En cas de problème, nous sommes responsables, confirme Sahouda Maallem (13 A’tipik). Nous avons souscrit une assurance responsabilité civile pour nous couvrir. Mais si la réparation est trop risquée, nous préférons ne pas la faire. En cinq ans, il n’y a eu qu’une seule contestation de la part d’un client…”.

Avec le bonus réparation, l’atelier agréé est d’ailleurs tenu de faire des photos avant son intervention.  “Cela représente une contrainte mais il est logique que ce bonus soit associé à un droit de contrôle. Et nous avons ainsi la preuve de l’état du produit au moment où il nous est remis”, observe la dirigeante de 13 A’tipik.

Pour faciliter le dialogue réparateur-client, LeLabPlus mise sur un outil technologique précieux, celui du design 3D, via son logiciel Style 3D, couplé à l’intelligence artificielle. “Nous utilisons déjà cette technologie pour développer des solutions innovantes de revalorisation et dès l’éco-conception, pour anticiper des options de réparation, explique Myriam Mentfakh. Avec ces outils, nous serons en mesure de proposer aux consommateurs des solutions adaptées et innovantes pour prolonger la durée de vie de leurs vêtements”.

Autre nécessité, garantir une responsabilité après-vente et le respect de règles sociales et environnementales :  “Aujourd’hui, lorsqu’un article est confié à un réparateur, il est difficile de vérifier s’il respecte les normes CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). En créant des cellules dans des entreprises référencées, on pourra s’assurer que les processus sont conformes et les marques sauront dans quelles conditions les articles sont réparés”, poursuit Myriam Mentfakh.

Concrètement, il s’agit de co-construire ces cellules avec les marques, avec un cahier des charges précis pour définir les matériaux à utiliser (fils et tissus, accessoires, sources externes) et la création de matériauthèques. L’objectif ? Standardiser les processus au sein d’une cellule initiale, avant de les dupliquer à travers la France, ce qui permettra aux consommateurs de réparer leurs articles au plus près de chez eux, en toute confiance.

Pour encourager la démarche, former et informer

Avec une telle démarche, “notre activité réparation serait viable, estime la dirigeante du LeLabPlus. Tandis que les marques renforceraient la fidélisation de leur clientèle”. Autre bénéfice : les cellules de réparation identifient les points de faiblesse des produits. De quoi accompagner les marques dans l’amélioration de leur éco-conception, avec la création d’une data précieuse.

Mais pour donner une véritable impulsion à l’activité réparation, encore faudra-t-il lever des freins. A commencer par l’information insuffisante du grand public, avec d’abord la certitude que le coût de la réparation est trop important par rapport à celui de produits neufs. Si le produit provient du mass-market, la réparation n’a pas de sens mais l’objectif est, plus largement, d’inscrire la réparation de nouveaux modèles de consommation. Cette transformation des habitudes est plus que jamais urgente. Selon une étude d’Opinion Way Survey pour Refashion, datant de 2021, 35% des sondés pensaient que la réparation coûterait plus cher que d’acheter du neuf. 22% ne pensaient même pas aux réparations et autant ignoraient que les ateliers de couture pouvaient s’en charger.

Autre frein de taille : le problème de la formation et du manque de spécialistes réparation en France. 13 A’tipik s’y attaque en développant, avec son OPCO, une formation de 160 à 200 heures, s’intégrant dans le dispositif AFEST (Action de Formation En Situation de Travail) et visant une prochaine certification. “Notre centre de formation à la réparation permettrait de répondre à des besoins énormes. La formation de base est celle de couturier mais la nôtre sera spécifique à la réparation. L’idée est d’inciter davantage de personnes à s’installer avec cette activité. Ce faisant, on réduira les déchets textiles”, explique Sahouda Maallem.

De son côté, Myriam Mentfakh (LeLabPlus) souligne qu’elle bénéficie déjà d’un “personnel très qualifié”, tous ses salariés étant capables de réparer. Mais l’objectif de son entreprise est aussi “de former la nouvelle génération à la réparation”. L’entreprise est agréée Qualiopi depuis 2022 sur plusieurs modules de formation, dont un sur la revalorisation et la réparation.

Savoir pour Faire, la plateforme de valorisation des métiers techniques de la mode et du luxe portée par le Comité Stratégique de Filière Mode et Luxe et financée par l’OPCO2i, intégrera dès septembre, sur son site entièrement mis à jour, les enjeux de la réparation et de la durabilité. Elle mettra également en lumière les nouvelles opportunités professionnelles et les métiers émergents liés à la réparation.

Coexistence d’ateliers ESS et d’entreprises privées

Par ailleurs, la dirigeante observe que la réparation est aujourd’hui essentiellement réalisée par des structures ESS. « C’est une bonne chose mais elles ne doivent pas être seules à s’en charger, les personnes y travaillant s’en allant en fin de formation. Or, le métier de réparateur doit être pérenne”. Selon elle, « il faut une véritable passerelle entre les structures de l’ESS et les PME, permettant à ces dernières de s’approprier les savoir-faire et de structurer la réparation de manière viable à long terme. Les PME, tout en respectant les impératifs de rentabilité, doivent pouvoir s’engager dans la réparation avec des modèles solides et durables. Cette complémentarité entre structures privées et ESS est essentielle pour garantir la continuité des savoir-faire et pour répondre efficacement aux besoins de réparation”.

Au final, le jeu de la réparation doit être gagnant-gagnant pour tous : les consommateurs, qui pourront garder plus longtemps leurs articles, les marques, qui les fidéliseront et les fabricants et réparateurs Made in France, qui s’offriront un nouveau débouché rentable. « Pour avoir un impact réel et mettre fin à la surproduction, il est impératif de placer la revalorisation et la réparation au cœur de nos pratiques« , conclut Myriam Mentfakh, dirigeante de LeLabPlus.

Pour en savoir plus sur la Maison du Savoir-Faire et de la Création : maisondusavoirfaire.com

Et sur la campagne Savoir pour Faire : savoirpourfaire.fr

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Grand entretien avec… Thibaut Ledunois, Directeur de l’entrepreneuriat et de l’innovation de la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin, membre de l’UFIMH.

« Les marques qui réussissent associent prudence, ambition et créativité ». Une nouvelle génération de marques prend une place grandissante dans le marché, renouvelant la façon de penser la création comme le fonctionnement même de la mode. Communauté, produit, gestion, développement international… Avec Thibaut Ledunois, le point sur les stratégies qui redonnent de l'élan au prêt-à-porter français. 1/ On observe aujourd’hui un vrai renouveau du secteur avec des marques nées dans les années 2010 qui s'imposent peu à peu sur le marché français. Que représentent-elles dans l'écosystème de la mode ? Dans le contexte économique et géopolitique actuel, les marques nées avec l'essor du e-commerce et des réseaux sociaux, résistent et continuent d'influencer le secteur. Avec dix à vingt ans d'activité, elles apportent un dynamisme précieux, à la fois créatif, économique et politique. Cela dit, leur poids n'est pas proportionnel à leur influence. Face aux volumes de l'ultra fast fashion, des grandes marques traditionnelles et de la seconde main, leur part dans le marché du prêt-à-porter, en France comme à l'international, reste modeste. Certains estiment le chiffre d'affaires de Sezane entre 500 et 600 millions d'euros en 2025, mais la majorité des jeunes marques françaises réalise plutôt entre 1 et 40 millions d'euros et pèsent environ 3 % du marché. Cette génération, dite des DNVB (Digital Native Vertical Brands, nées en ligne qui maîtrisent leur distribution) influence et inspire, car elle porte une nouvelle vision de la consommation de mode et du prêt-à-porter français. On lui doit un engagement fort en matière d'inclusion et de respect du vivant, mais aussi des approches marketing devenues des évidences : sentiment d'appartenance à une communauté, collections exclusives, omnicanalité, création de contenus. 2/ La plupart n'hésitent pas à bousculer les stratégies habituelles de développement, et cela dès leur création. Quels sont leurs choix les plus spécifiques, et en quoi participent-ils à leur succès ? Je voudrais tout d’abord saluer cette génération qui, loin des clichés, laisse une vraie place aux femmes, à l’image de Balzac, Make My Lemonade, Livy… Une spécificité française dont on peut être très fier, dans un univers où les inégalités demeurent en termes d’entrepreneuriat au global. En revanche, on réduit souvent ces marques à celles des « diplômés d'écoles de commerce». Veja a ouvert la voie, suivie par Le Slip Français, Faguo, Asphalte… Pour certaines, ce n'est pas faux, mais très réducteur. Selon moi, leur réussite tient justement à un équilibre très fin entre un vrai sens des affaires, une parfaite maîtrise de la communication et du marketing, qu'elles ont dépoussiérés en incarnant une fraîcheur accessible, sans compter l'exigence du produit. Le métier d'entrepreneur de mode est devenu extrêmement exigeant. Il faut être très curieux, comprendre les enjeux du secteur et ses mutations, faire évoluer sans cesse sa marque, son image et son produit, et rester très agile dans ses investissements comme dans ses stratégies. Les fondateurs et fondatrices qui réussissent ont en commun de gérer leur entreprise « en bons pères et mères de famille », avec cet équilibre fin entre prudence et créativité.  3/ Cette nouvelle façon de penser l’entreprise se poursuit à mesure que la marque se développe. Quelles initiatives vous semblent les plus inspirantes ? J'insiste aujourd'hui sur trois points clés. Le premier, c'est la force communautaire de la marque. Dans un moment d'incertitude, de fragmentation et de perte de repères, les marques sont plus que jamais des espaces où les consommateurs expriment leur identité. Une marque forte incarne un mode de vie, une vision de la société, des codes culturels capables de fédérer une communauté. Elle devient un étendard, au même titre qu'un club de basket ou une origine géographique. Le deuxième, c'est le produit, qui doit rester au centre du projet. Il ne doit pas être désirable, il doit être irrésistible. Deux options s'offrent alors à la marque. Soit le produit est si singulier qu'il en devient irremplaçable (« je veux ce pull parce que je n'en trouverai jamais de pareil ailleurs »), soit le rapport entre qualité, désirabilité et prix est parfait.  Parmi les marques qui fonctionnent bien, Triple Sphère, Bazist ou Sœur répondent davantage au premier modèle tandis que Museum Garment, Maison Lecomte Flament ou Barnis correspondent plutôt au second. Mais dans tous les cas, trois critères sont pris en compte : on ne peut en négliger aucun. Le troisième, je l’ai déjà mentionné, c'est une gestion rigoureuse et prudente. La mode a longtemps profité de marges confortables pour absorber des dépenses inutiles, une gestion « instinctive » ou des frais « d'image ». C'est terminé. 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Il m'a d'abord répondu « bien sûr », puis s'est repris quelques secondes plus tard : « En fait non, ce serait plus difficile. » La génération des années 2010 a su profiter de la vague des réseaux sociaux, de l'essor du e-commerce et de la recomposition du tissu industriel européen. Son enjeu, désormais, est de durer. Elle doit poursuivre son internationalisation, sur laquelle reposent en grande partie nos succès français, et innover dans ses processus comme dans l'intégration de l'IA, tout en préservant ses savoir-faire et sa capacité à comprendre notre époque par l'humain. Pour les marques qui émergent en ce moment, reproduire à l’identique ces recettes serait une erreur. Elles restent valides mais, partant de ce socle, la mission est aujourd’hui d'inventer de nouveaux codes, dans un monde de social commerce, de vidéos publicitaires entièrement générées par l'IA…. C'est exactement le type de défi qu’ont relevé, il y a quinze ans, les marques qui réussissent aujourd'hui. Aller plus loin en découvrant le magazine Flair

Enquête : Communication, les nouvelles règles du jeu.

Renouveau des médias traditionnels, rôle majeur des influenceurs, nouvelle place donnée aux événements… Les marques doivent aujourd’hui repenser leur communication pour augmenter visibilité et désirabilité. Notre regard sur ces grandes évolutions avec Johanna Sebag, fondatrice de l’agence Dress Code qui accompagne plusieurs dizaines de marques dans leur développement, dont certaines adhérentes des fédérations qui composent l’UFIMH.  C’était il y a 20 ans, c’était un autre monde. Pour se faire connaître, les marques avaient pour principale cible les magazines féminins qui donnaient le LA du style, du bon goût et de la modernité. En deux décennies, cet univers s’est radicalement transformé ; la presse classique ne constitue plus la référence ultime, rattrapée par la puissance des nouveaux médias, des influenceurs et des réseaux sociaux. Il est donc essentiel de bâtir une communication qui intègre l’ensemble de ces acteurs et tienne compte de l’évolution des désirs des consommateurs, comme l’assure Johanna Sebag. « L'écosystème a totalement changé. Dans les années 2000, on avait les magazines print, l'affichage et c'est tout. L'apparition du digital et les nouvelles attentes des clients ont bouleversé le champ de la communication qui doit désormais être singulière, multicanale et parfaitement orchestrée ».   Un récit fondateur pour mettre en avant savoir-faire, émotion et authenticité. Premier élément-clé de cette stratégie, l’élaboration d’une plateforme de marque capable de définir son identité et sa singularité par rapport à ses concurrents. « Il faut que la marque écrive son territoire, son ADN afin qu’elle puisse d’abord se comprendre elle-même, confirme Johanna Sebag. Elle doit pour cela élaborer un récit authentique et sincère, mettant en lumière les valeurs fortes qui suscitent l’adhésion des consommateurs : l'artisanat, le savoir-faire, l'émotion, l'authenticité, le respect des hommes et de la planète. La traçabilité constitue aussi l’un des critères majeurs. Les clients ont envie de savoir comment et où la marque produit. Ils plébiscitent l’engagement, notamment à travers les certifications ou des labels comme BCorp ». Une exploitation raisonnée de l’ensemble des médias.  Une fois cette vision définie, reste à composer ces différents acteurs qui possèdent chacun leurs atouts, à commencer par les magazines féminins ou dédiés à la mode. Si leur audience a chuté, tous conservent une valeur ajoutée : le sérieux et l’expertise liés à la rigueur journalistique, sans compter une vraie culture de mode. « La presse magazine reste un passage obligé, assure Johanna Sebag. Elle raconte une histoire que l'on ne peut pas raconter via d'autres canaux. Elle aborde les sujets par la culture, la création et sacralise la mode sur un support physique -le papier- qui valorise une forme de noblesse et une intemporalité ». Sérieux, culture… Autant d’atouts dont s’emparent aussi les médias on-line tout en offrant une vision plus fraîche et contemporaine de la mode, notamment en termes visuels. De plus, tous fédèrent leur communauté en élargissant le champ des références, dans une transversalité qui signe l’époque…. On y retrouve la mode bien sûr mais aussi la littérature, la food, la musique ou la sociologie ; mis en avant par des artistes ou les créateurs eux-mêmes ». Restent enfin les influenceurs qui ont incontestablement participé à remodeler les habitudes de consommation avec une parfaite compréhension des codes numériques et un message qui privilégie l’émotion plutôt que l’information. L’essentiel consiste alors à choisir les ambassadeurs les plus en phase avec l’ADN de la marque, sachant que la prime est à la nano-influence avec des Key Opinion Leaders qui disposent d’une petite communauté mais très qualifiée. « Ces acteurs sont précieux car complémentaires mais cet écosystème ne peut exister seul ajoute Johanna Sebag. Il doit également s’enrichir de prises de parole de la marque elle-même ».  La création d’événements qui font de la marque son propre porte-parole.  Ces prises de parole permettent à la marque d’entrer directement en relation avec sa communauté, raconter son histoire en dehors d'une journaliste, d'une influenceuse ou d'un talent.  Une façon de sacraliser un dialogue qui peut prendre de multiples formes… Des événements on-line ou physique, la création de book-clubs, de running-clubs, le partage d’un engagement autour d’une cause fédératrice portée par le/ la fondatrice qui peut s’exprimer à travers son compte Instagram ou même un podcast. Dans tous les cas, cette incarnation tisse une proximité inestimable avec les clients. Elle soude une communauté qui se sent encore plus proche de la marque et de ceux qui la font, dans un partage de valeurs et d’émotions. Mais rappelons-le, ces outils ne sont précieux que s’ils nourrissent une vraie vision pour la marque, assure Johanna Sebag. « Aujourd’hui tout est important : le off-line, le on-line, l'influence, les talents, l'affichage sauvage, les podcasts… Ce qui fait la différence, c’est l'enchaînement entre ces modes de communication pour assurer une visibilité sur le temps long, et la cohérence de l’écosystème global. La clé du succès ? Un message fort, une pluralité d'expressions, et un parfait tempo. »

3 questions à… Guillemette Bataille, fondatrice de Maison Guillemette.

« Nous parions sur une gestion millimétrée de notre production ». Alors que la marque fête cette année les 10 ans de la création de son prêt à porter, sa fondatrice nous dévoile les éléments clés d’une stratégie de développement qui a permis à la maison d’enregistrer une croissance saine et régulière, et cela depuis sa création… 1/Vous avez fondé Maison Guillemette en 2014. Dans quel esprit l’avez-vous pensée sur le plan créatif et quel modèle économique avez-vous choisi de mettre en place ? J’ai toujours aimé la mode mais j’ai fait une école de commerce et, même si j’étais plutôt habile de mes mains, je ne savais pas coudre ! J’ai donc débuté par l’univers qui me semblait le plus accessible, l’accessoire et le bijou que j’ai d’emblée pensés pour des moments d’exception. J’ai commencé à créer des pièces assez singulières, très couture ; des couronnes de fleurs ou des ornements de cheveux pour les futures mariées qui ont connu un vrai succès. En 2016, j’ai dessiné une première pièce de mode, un top noir dos nu avec de la dentelle de Calais que l’on pouvait accessoiriser avec l’une de mes broches. A ma grande surprise, nous en avons vendu 50 exemplaires en 48h ! J’ai compris que les fidèles de la maison attendaient de moi un univers plus large et me suis lancée dans le prêt à porter avec un fil rouge, des collections délicates, féminines, et une certaine sophistication. Le développement de la maison s’est fait ainsi, mélange de prudence et d’intuition, avec des règles précises. Tout d’abord, la mise en place d’un système de précommandes pour limiter les invendus, puis la création de notre atelier de production à Montreuil. Celui-ci rassemble aujourd’hui plusieurs couturiers, une équipe de passionnés qui confectionnent une grande partie de nos collections. Ce lieu témoigne de notre attachement au Made in France et nous offre une agilité en termes de volume comme de création puisque nous lançons en continu des prototypes. Côté sourcing, nous travaillons avec des fournisseurs français, notamment les dentelliers de Calais, et des partenaires étrangers (Portugal, Turquie etc). Nous avons tissé des liens forts avec tous et nous avançons ensemble. En septembre 2023, nous avons lancé une ballerine imprimé léopard en faisant tout d’abord produire une centaine de paires, nous en avons finalement vendu plus de 3500. Face à la demande, nous avons dû relancer la fabrication très vite et notre fabricant au Portugal a parfaitement relevé le défi. 2/ Comment avez-vous pensé l’aspect retail ? Nous avons inauguré une première boutique parisienne fin 2019, après avoir reçu nos clientes dans notre show-room. Ce lieu nous a permis de déployer notre univers, et nous avons ouvert une nouvelle adresse en 2022, tout en nous rapprochant de partenaires qui nous distribuent au Japon et aux Etats-Unis. Avec ce choix du retail, nous ne pouvons pas nous contenter du seul modèle de pré-commandes mais nous restons très prudents sur nos volumes de production. Jusqu’à l’année dernière, nous étions parfois en rupture de stock mais en 2026, nous avons osé produire davantage, ce qui nous a permis de vendre plus. Dans le contexte économique du moment, je reste néanmoins convaincue de la nécessité de gérer la production de façon millimétrée, ce qui permet aussi d’aller au plus près des attentes de nos clientes. Celles-ci adhèrent d’ailleurs à cette philosophie, avec le sentiment que nous sommes à leur écoute et que nos propositions sont vraiment pensées selon leurs désirs. 3/ Vous fêtez cette année les 10 ans du prêt à porter de votre maison. Comment imaginez-vous la suite ? Notre objectif est de poursuivre ce développement dans le même esprit. Nous sommes à la recherche d’une troisième adresse parisienne et allons être distribués dans un grand magasin aux Etats-Unis. Par ailleurs, nous réfléchissons à faire évoluer notre communication, sans toutefois nous trahir. Nous avons la chance de fédérer des clientes qui portent nos vêtements dans des moments d’exception, où ils sont vraiment visibles. Notre développement s’est largement fait par le bouche à oreille et notre communauté aime ce côté exclusif ; l’assurance de pouvoir choisir une robe, un bijou qu’elles ne verront pas porter par d’autres. Nous avons pris le parti de jouer sur cette confidentialité, cette excellence discrète. Désormais, la maison est installée dans le paysage de la création et nous pouvons peut-être adopter une voix plus affirmée avec des événements autour de pop-up par exemple, le tout sans changer notre philosophie. Ce bouche à oreille ne nous donne pas une énorme visibilité mais il nous a permis de développer une croissance saine et continue. Celle-ci sera d’ailleurs un peu exceptionnelle cette année, entre 20 et 30%, ce qui prouve que nous sommes sur le bon chemin. Pour découvrir la marque : https://www.maisonguillemette.com/fr/  

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