Grand entretien avec… Thibaut Ledunois, Directeur de l’entrepreneuriat et de l’innovation de la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin, membre de l’UFIMH.
« Les marques qui réussissent associent prudence, ambition et créativité ».
Une nouvelle génération de marques prend une place grandissante dans le marché, renouvelant la façon de penser la création comme le fonctionnement même de la mode. Communauté, produit, gestion, développement international… Avec Thibaut Ledunois, le point sur les stratégies qui redonnent de l’élan au prêt-à-porter français.
1/ On observe aujourd’hui un vrai renouveau du secteur avec des marques nées dans les années 2010 qui s’imposent peu à peu sur le marché français. Que représentent-elles dans l’écosystème de la mode ?
Dans le contexte économique et géopolitique actuel, les marques nées avec l’essor du e-commerce et des réseaux sociaux, résistent et continuent d’influencer le secteur. Avec dix à vingt ans d’activité, elles apportent un dynamisme précieux, à la fois créatif, économique et politique. Cela dit, leur poids n’est pas proportionnel à leur influence. Face aux volumes de l’ultra fast fashion, des grandes marques traditionnelles et de la seconde main, leur part dans le marché du prêt-à-porter, en France comme à l’international, reste modeste. Certains estiment le chiffre d’affaires de Sezane entre 500 et 600 millions d’euros en 2025, mais la majorité des jeunes marques françaises réalise plutôt entre 1 et 40 millions d’euros et pèsent environ 3 % du marché.
Cette génération, dite des DNVB (Digital Native Vertical Brands, nées en ligne qui maîtrisent leur distribution) influence et inspire, car elle porte une nouvelle vision de la consommation de mode et du prêt-à-porter français. On lui doit un engagement fort en matière d’inclusion et de respect du vivant, mais aussi des approches marketing devenues des évidences : sentiment d’appartenance à une communauté, collections exclusives, omnicanalité, création de contenus.
2/ La plupart n’hésitent pas à bousculer les stratégies habituelles de développement, et cela dès leur création. Quels sont leurs choix les plus spécifiques, et en quoi participent-ils à leur succès ?
Je voudrais tout d’abord saluer cette génération qui, loin des clichés, laisse une vraie place aux femmes, à l’image de Balzac, Make My Lemonade, Livy… Une spécificité française dont on peut être très fier, dans un univers où les inégalités demeurent en termes d’entrepreneuriat au global.
En revanche, on réduit souvent ces marques à celles des « diplômés d’écoles de commerce». Veja a ouvert la voie, suivie par Le Slip Français, Faguo, Asphalte… Pour certaines, ce n’est pas faux, mais très réducteur. Selon moi, leur réussite tient justement à un équilibre très fin entre un vrai sens des affaires, une parfaite maîtrise de la communication et du marketing, qu’elles ont dépoussiérés en incarnant une fraîcheur accessible, sans compter l’exigence du produit.
Le métier d’entrepreneur de mode est devenu extrêmement exigeant. Il faut être très curieux, comprendre les enjeux du secteur et ses mutations, faire évoluer sans cesse sa marque, son image et son produit, et rester très agile dans ses investissements comme dans ses stratégies. Les fondateurs et fondatrices qui réussissent ont en commun de gérer leur entreprise « en bons pères et mères de famille », avec cet équilibre fin entre prudence et créativité.
3/ Cette nouvelle façon de penser l’entreprise se poursuit à mesure que la marque se développe. Quelles initiatives vous semblent les plus inspirantes ?
J’insiste aujourd’hui sur trois points clés. Le premier, c’est la force communautaire de la marque. Dans un moment d’incertitude, de fragmentation et de perte de repères, les marques sont plus que jamais des espaces où les consommateurs expriment leur identité. Une marque forte incarne un mode de vie, une vision de la société, des codes culturels capables de fédérer une communauté. Elle devient un étendard, au même titre qu’un club de basket ou une origine géographique.
Le deuxième, c’est le produit, qui doit rester au centre du projet. Il ne doit pas être désirable, il doit être irrésistible. Deux options s’offrent alors à la marque. Soit le produit est si singulier qu’il en devient irremplaçable (« je veux ce pull parce que je n’en trouverai jamais de pareil ailleurs »), soit le rapport entre qualité, désirabilité et prix est parfait. Parmi les marques qui fonctionnent bien, Triple Sphère, Bazist ou Sœur répondent davantage au premier modèle tandis que Museum Garment, Maison Lecomte Flament ou Barnis correspondent plutôt au second. Mais dans tous les cas, trois critères sont pris en compte : on ne peut en négliger aucun.
Le troisième, je l’ai déjà mentionné, c’est une gestion rigoureuse et prudente. La mode a longtemps profité de marges confortables pour absorber des dépenses inutiles, une gestion « instinctive » ou des frais « d’image ». C’est terminé. Les consommateurs ne comprennent plus certains niveaux de prix, et les coûts de fabrication augmentent. Résultat ? La marge opérationnelle baisse, ce qui impose un pilotage très fin des dépenses, du retour sur investissement, des achats et des stocks. Cela repose souvent sur un duo ou un trio à la tête de l’entreprise, une attention portée aux chiffres, et la capacité à bien s’entourer.
4/ Vous le précisez, certaines de ces maisons pionnières ont entamé leur développement il y a plus de dix ans. Quel retour d’expérience peut-on en tirer ? Et constitue-t-il un viatique pour penser demain ?
Je parlais récemment avec le fondateur d’une marque qui réalise aujourd’hui 40 millions d’euros de chiffre d’affaires, lui demandant si l’histoire serait la même s’il se lançait maintenant. Il m’a d’abord répondu « bien sûr », puis s’est repris quelques secondes plus tard : « En fait non, ce serait plus difficile. »
La génération des années 2010 a su profiter de la vague des réseaux sociaux, de l’essor du e-commerce et de la recomposition du tissu industriel européen. Son enjeu, désormais, est de durer. Elle doit poursuivre son internationalisation, sur laquelle reposent en grande partie nos succès français, et innover dans ses processus comme dans l’intégration de l’IA, tout en préservant ses savoir-faire et sa capacité à comprendre notre époque par l’humain.
Pour les marques qui émergent en ce moment, reproduire à l’identique ces recettes serait une erreur. Elles restent valides mais, partant de ce socle, la mission est aujourd’hui d’inventer de nouveaux codes, dans un monde de social commerce, de vidéos publicitaires entièrement générées par l’IA…. C’est exactement le type de défi qu’ont relevé, il y a quinze ans, les marques qui réussissent aujourd’hui.
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