Grand entretien avec… Raffaello Napoleone, conseiller délégué pour les relations internationales et institutionnelles du salon Pitti Immagine Uomo.
« France et Italie doivent, ensemble, travailler à conserver leur leadership ».
Lancé en 1972, le salon florentin s’impose désormais comme l’événement international majeur de la mode masculine, rendez-vous incontournable des marques et des acheteurs, des designers et des médias. Avec Raffaello Napoleone, le bilan de l’édition de juin 2026 et, plus largement, le rôle clé joué par cet événement dans la dynamique du secteur.
L’édition 2026 vient tout juste de se clore. Quel premier bilan en faites-vous ?
Nous sommes très satisfaits de cette 110éme session, placée sous le thème de « La piscine ». Nous avons reçu 14000 visiteurs environ parmi lesquels 11000 acheteurs, soit -3,2% par rapport à 2025, alors que l’événement a connu de fortes perturbations, liées notamment à des retards de train. Par ailleurs, ces chiffres s’accompagnent d’une audience plus qualitative. Nous avons reçu les grands acheteurs de toute l’Asie mais aussi d’Australie, des Etats-Unis... Des acteurs clé du marché international qui continuent de penser que le salon est LE rendez-vous à ne pas manquer, pour saisir l’esprit des nouvelles collections et rencontrer tous ceux qui « font » la planète mode.
Côté médias, le salon a accueilli plus de 1660 journalistes, dont 50% d’étrangers, ce qui conforte notre dimension internationale. Enfin, nous avons fait carton plein côté exposants, avec 740 marques, dont 24 maisons françaises.
Le Pitti est désormais l’un des moments les plus attendus dans l’univers de la mode masculine. Comment pensez-vous son organisation, pour répondre à ces ambitions ?
En amont des salons, nous organisons des conférences de presse dans le monde entier pour appuyer le travail de nos agences de relations publiques basées dans ces pays. Notre objectif est de présenter les lignes de force des prochaines éditions, de mettre en avant les évolutions que nous mettons en place au sein de nos six sections.
Pour cette édition, nous avons par exemple transformé la section I Go Out en Outopia, en collaboration avec la revue d’avant-garde Vanish pour explorer la fusion entre performance, mode et nature. Après un premier essai réussi en janvier dernier, nous avons reconduit la section de parfumerie sélective, High beauty, avec une sélection de 15 marques indépendantes.
Vous avez par ailleurs multiplié les événements…
Le coréen JiyongKim a fait une installation très remarquée dans les espaces du Magazzino O7, tout comme la société chinoise de fils de luxe Consinee. Simone Rocha a présenté son premier défilé de mode masculine au Teatro della Pergola ainsi que DSM pour Dover Street market, le concept-store japonais historique qui a choisi de lancer en 2025 sa propre marque.
On y a aussi découvert, pêle-mêle le show du label danois Sunflower ; la première collection du designer anglais William Palmer, lauréat du « I-C Pitti Imagine Award » l’an passé, sans oublier un projet majeur d'artisanat japonais porté par la Japan Apparel Fashion Industry Association.
Par ailleurs, le salon a également salué le retour de plusieurs institutions…La marque new-yorkaise Refrigwear, ou le groupe WP Lavori in Corso qui a déployé l’ensemble de ses marques, notamment Barbour.
En tout, une quarantaine d'événements ont pris place dans des lieux magiques, à commencer par la Fortezza da Basso qui aimante tous les regards. Et cette édition a permis, une fois encore, de prendre le pouls de la création contemporaine, faisant du Pitti un lieu stratégique sur le plan économique, mais aussi un moteur culturel qui génère de nouvelles idées, tendances et connexions.
Le principe des salons est largement questionné à l’heure d’internet et des réseaux sociaux. Comment l’avez-vous fait évoluer pour préserver son prestige et son influence ?
Il s’agit pour nous d’une question-clé. Nous réfléchissons à l’apport des nouvelles technologies, et notamment de l’IA pour penser le futur du salon. Pour cela, nous avons demandé à Ivano Cauli, déjà directeur de l’innovation du Pitti et expert incontesté du domaine (fondateur en 2004 de Openmind) de nous rejoindre au conseil d’administration pour renforcer nos actions dans ce champ. Par ailleurs, nous allons poursuivre notre développement à l’étranger. Toujours membre du conseil d’administration, j’occupe désormais le poste de conseiller délégué pour les relations internationales et institutionnelles, avec la mission d’amplifier les liens avec des zones comme l’Europe de l’Est (Pologne) le Sud-Est asiatique et l’Inde, sans compter l’Amérique du Sud où nous réalisons déjà un travail important, grâce aux accords du Mercosur.
Comment la mode italienne se porte-t-elle ? Et Comment l’état italien soutient-il le secteur ?
En 2025, la mode italienne a réalisé un chiffre d’affaires de 58,39 milliards d’euros, soit une baisse de 2,4% par rapport à 2025, ce qui est plutôt une bonne performance dans un contexte géopolitique très difficile, notamment avec la compression de marchés importants, comme les pays du golfe. Nos exportations ont représenté 63,3% de ce CA.
Face à cette situation de repli, le gouvernement italien se veut très actif, accompagnant notamment les TPE et PME très nombreuses dans le pays. Le secteur italien de la mode réunit environ 300 000 salariés pour 37500 entreprises, ce qui fait une moyenne de 8 salariés par entité. L'État participe au maintien à l’emploi avec des aides, elle est également présente pour stimuler la vitalité du secteur. Elle accompagne, par exemple, notre salon en finançant le voyage et le séjour à Florence de quelque 300 acheteurs étrangers, par édition.
La France et l'Italie possèdent deux des industries de mode les plus influentes au monde. Quels sont selon vous les principaux défis qu'elles ont intérêt à relever ensemble aujourd'hui ?
Entre l'Italie et la France, la mode est une histoire à la fois longue et partagée. Nous sommes venus à la mode grâce à la France. Le marché français reste toujours le premier pour l’Italie et l’inverse est vrai. Nous partageons une même culture de mode en termes d’image, de création, de promotion et nous sommes, aujourd’hui encore, les deux grands pays de référence pour cet univers.
Je pense, par ailleurs, que le futur de la mode va largement s’écrire en Europe. Pour cela, il faut tirer parti de notre complémentarité afin de faire face notamment à l'agressivité d’un pays comme la Chine, en travaillant à la mise en place de réglementations plus efficaces et en renforçant nos liens, via notamment nos fédérations. Nous entretenons d’ailleurs un lien fort et pérenne avec Promas, l’Office de promotion de l’habillement masculin ou encore de l’FIMH.
Nos deux pays ont en commun la capacité de proposer une mode unique, par l’excellence de nos savoir-faire, par une forme de « bon goût » et une créativité qui nous permet à la fois d’être les sismographes des évolutions sociétales, et de pouvoir y répondre. L’Italie et la France ont tous les atouts pour continuer, ensemble, à porter ce leadership.